mercredi 19 janvier 2011

Tariq Ramadan démasqué

par GRÉGOIRE SOMMER
HISTORIEN DES RELIGIONS

Tariq Ramadan est un philosophe
musulman bien connu en
Europe, pour ne pas dire l’un
des représentants les plus en
vue et les plus médiatiques
d’une voie européenne de l’islam.
Né à Genève en 1962, il appartient
par ses origines familiales
à la mouvance des Frères
musulmans. En effet, c’est un
parent proche de Tariq Ramadan
qui a fondé en Egypte en
1928 les Frères musulmans,
avec comme objectif une renaissance
islamiste et la lutte
contre l’influence occidentale.
Panarabisme avorté
Le mouvement des Frères
musulmans qui a fortement influencé
la pensée de Tariq Ramadan
s’est inscrit dans le cadre
du panarabisme qui avait
pour objectif de créer un Etat
arabe transnational. Cette position
ne faisait d’ailleurs que
reprendre celle du Colonial Office
installé en Egypte qui en
1917 proposait un grand
royaume arabe entre la Méditerranée
et l’Inde, sous le
contrôle des Hachémites de
Jordanie. C’est l’époque de
Laurence d’Arabie. Cependant,
la vision de l’Indian Service
(des Anglais en Inde) lui a été
préférée, car elle privilégiait la
multiplication de petits Etats,
plus facilement contrôlables.
La création d’un Royaume musulman
unifié a donc était sacrifiée
sur l’autel du pragmatisme
politique défendu par
l’Indian Office britannique.
Il s’est ensuivi une division géographique
du Proche et du
Moyen-Orient.
Le Ramadan salafiste
C’est donc dans ce cadre
politique global qui correspond
à l’explosion de l’Empire ottoman
qu’a eu lieu la création
des Frères musulmans. Bien
qu’issu des Frères musulmans,
Tariq Ramadan prend ses distances
avec ce mouvement et
s’inscrit dans ce que l’on appelle
le salafisme. Il s’agit d’un
mouvement sunnite qui revendique
un retour à l’islam des
origines.
Le salafisme est un islam radicalisé
qui supprime tout ce
qui n’est pas explicitement
contenu dans le coran et la Tradition
du Prophète. En novembre
2003 sur la radio Beur FM,
Tariq Ramadan réaffirmait: «Il y
a la tendance réformiste nationaliste
et la tendance salafie au
sens où le salafisme essaie de
rester fidèle aux fondements. Je
suis de cette tendance-là. C’est
dire qu’il y a un certain nombre
de principes qui sont pour moi
fondamentaux et que je ne veux
pas trahir.» Or, le salafisme n’est
pas compatible avec un certain
nombre de valeurs occidentales.
Même si les talents rhétoriciens
de Tariq Ramadan lui permettent
d’occulter ce qui apparaîtrait
choquant à un public
occidental, il faut bien reconnaître
que sa position suscite la
méfiance. Nombreux ont en effet
été les auteurs qui ont bien
décelé l’ambiguïté de son double
discours. Je voudrais montrer
que s’il est amené à dissimuler
une chose au profit
d’une autre, c’est que le salafisme
auquel il adhère n’est
qu’une mutation du panarabisme
et de son islam politique.
Pas islamiste
mais fondamentaliste
Les positions de Tariq Ramadan
sont taxées tantôt de
fondamentalistes, tantôt d’islamistes.
Mais la confusion de
ces termes nous empêche de
comprendre les enjeux réels
que comportent les thèses de
Tariq Ramadan. Dans la vision
idéologique des «éradicateurs»
de la présence musulmane en
Europe (tenants du choc des civilisations),
la menace que fait
peser l’islam sur la société occidentale
est qualifiée en effet
faussement d’«islamisme» et de
«fondamentalisme» comme s’il
s’agissait de synonymes. Or, ces
deux menaces (islamisme et
fondamentalisme) sont contradictoires
entre elles et n’ont pas
les mêmes logiques.
En refusant de faire la différence
entre ces deux tendances,
on s’interdit de comprendre
un phénomène politique
de plus en plus problématique.
Tout d’abord l’islamisme. Au
sens strict, il s’agit, comme l’a
rappelé Olivier Roy, de l’idéologisation
politique de l’islam.
Cet islam politique est voué à
l’échec en raison même de
l’idéologie politique qui la soutient.
Cela ne marche pas,
parce que l’idéologie est sapée
de l’intérieur par les logiques
politiques et nationales, ou ethniques
et tribales (cf. les talibans).
Face à cet échec, deux
solutions s’offrent à l’islamisme
politique.
D’un côté, on peut opter
pour une démocratie musulmane,
de type démocratie
chrétienne – c’est le modèle
turc avec le parti AK du premier
ministre Erdogan qui a dû
prendre ses distances par rapport
au Refah – ou bien alors
passer au fondamentalisme,
qui se désinvestit de la question
politique et vise en revanche à
transformer les individus dans
le cadre strict de la charia.
Avec les Frères musulmans,
c’est ce qui s’est passé. Les Frères
musulmans ont été réprimés
dans presque toutes les républiques
du Proche et du
Moyen-Orient et n’ont pu exister
que dans les royautés et les
émirats. La solution qui s’offrait
à eux à donc été le passage au
fondamentalisme (imprégnation
de la société par la charia
sans prise de pouvoir politique).
Ramadan s’insère intellectuellement
dans ce processus
contemporain du fondamentalisme:
dépolitisation de
l’islam pour revenir à l’application
stricte de la charia. En fait,
il faudrait parler de néofondamentalisme.
Conséquences
sur l’Europe
C’est là que les problèmes
commencent. Le fondamentalisme
– auquel Ramadan
n’échappe pas – est par essence
un mouvement déterritorialisé
et déculturé. Il concerne les
musulmans européens de
deuxième génération. Or, il
peut évoluer dans deux sens
différents. Soit, il opte pour une
position conservatrice, apolitique,
mais pouvant déboucher
sur le communautarisme
(communautés musulmanes
fonctionnant avec leurs usages
propres à côté des autres). Soit,
il opte pour une radicalisation
jihadiste, qui inscrit son action
dans un projet comme Al-
Qaïda. Dans tous les cas, ce
n’est pas bon pour l’intégration
de l’islam en Occident.
En résumé, Tariq Ramadan
est héritier d’un processus politique
qui a remplacé le panarabisme
des Frères musulmans
par un islam transétatique et
européen certes dépolitisé (il
ne cherche pas à prendre le
pouvoir) mais très fortement
radicalisé. On comprend ainsi
pourquoi la rhétorique de Tariq
Ramadan est ambiguë. Elle
s’accommode en effet d’un certain
laïcisme tout en renforçant
l’emprise de la charia sur les
communautés musulmanes en
Europe.
Tout l’art de sa rhétorique
consiste à faire la promotion de
l’idée du néofondamentaliste
tout en taisant les conséquences
présentes et futures sur la
société occidentale.

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