jeudi 17 février 2011

Les «dieux» du stade

INTERVIEW Le sport et en particulier le foot sont-ils devenus la nouvelle religion laïque universelle du XXIe siècle? Eléments de réponse avec le prêtre et arbitre valaisan François-Xavier Amherdt.


Propos recueillis par VINCENT PELLEGRINI

Le Valaisan François-Xavier
Amherdt n’est pas seulement
prêtre, professeur de théologie
à l'Université de Fribourg et
musicien, il est aussi arbitre de
foot depuis trente-quatre ans et
supporter fervent des artistes
du ballon rond. Ce qui ne l’empêche
pas de poser une réflexion
générale critique à quelques
jours du coup d’envoi de
la Coupe du monde de foot (et c'est également valable ces jours-ci avec la ligue des Champions)

François-Xavier Amherdt, est-ce
sociologiquement pertinent de
se demander si le foot n’est pas
devenu une religion pour nos
contemporains?

Ce n’est pas un hasard si les médias
nous livrent quotidiennement
des formules évocatrices
telles «La grand-messe du
Mundial», «Didier Défago en
état de grâce», «Le FC Sion au
Purgatoire», «Le gardien de
l'Inter préserve son sanctuaire
inviolé», «Nadal triomphe dans
le temple de Roland-Garros». Il
est donc légitime de se demander
si le sport n’a pas confisqué
le spirituel à son profit, s’il n’a
pas pris la place de la liturgie
ecclésiale, et si les rituels du
corps et du stade ne se sont pas
substitués à ceux des Eglises. Il
suffit d’ouvrir son poste de TV
pour constater que les sportifs
de pointe, mués en «dieux du
stade», incarnent pour beaucoup
l’idéal de la réussite humaine.
Ils sont devenus une
référence universelle à valeur
quasi mystique. La ritualisation
se retrouve même à tous les niveaux
de l’activité sportive de
compétition: l’entrée des équipes,
l’échange des fanions, les
cérémonies protocolaires de
remise des médailles, la diffusion
des hymnes nationaux
dans un silence religieux ou
presque, la coupe exhibée en
triomphe devant les fans
comme le «saint Graal», les
chants quasi liturgiques de
communion des spectateurs,
etc.

Peut-on pour autant parler du
sport comme d’une nouvelle religion
laïque universelle?

On pourrait presque dire que le
ballon, rond comme le globe,
révèle la nature terrestre de
cette nouvelle religion du sport.
La philosophie olympique ellemême
ne manifeste-t-elle pas
d’ailleurs une espèce de recherche
«d’auto-transcendance»
dans la performance sportive?
Le baron Pierre de Coubertin,
initiateur des JO de l’époque
moderne, déclare dans ses Mémoires
(1892) que «le sport est
une religion avec une Eglise, des
dogmes et un culte (…), mais
avant tout avec un sentiment
religieux». Le sport, et en particulier
le foot, donne l’impression
de remplir une fonction
sociale plus importante que la
religion au sein de l’univers
contemporain. Il suffit de voir
comment la multitude innombrable
de fidèles supporters du
sport communient en un
même langage, une même passion,
une même foi, ce qui leur
donne l’impression d’appartenir
à une gigantesque
fraternité «catholique
», c’est-à dire vraiment universelle.

Mais vous admettrez que le
sport est quand même une
bonne chose, spécialement
dans notre société trop sédentarisée...

Oui. Il existe bien sûr un décalage
gigantesque entre les
motivations qui poussent
les gens à pratiquer euxmêmes
des activités sportives
en tant que loisirs et l’image du
sport de compétition véhiculée
par les médias. Car le sport,
c’est d’abord un jeu, une récréation
qui se vit indépendamment
de toute contrainte,
pour le plaisir de se procurer du
plaisir et de se faire du bien.
C’est le bon côté du sport de
détente, facteur d’équilibre
physique et psychique pour
l’individu. Dans les milieux
éducatifs, on reste persuadé
des vertus des sports collectifs.
Du reste, combien de clubs
sont issus d’initiatives paroissiales,
à l’image de l’AJ Auxerre
(Abbé Deschamp) en football
ou de nombreuses associations
nées sous le giron des écoles catholiques
en Italie, dans la ligne
éducative de saint Don Bosco
ou saint Dominique Savio!

Et puis, il y a la face sombre du
sport spectacle que vous dénoncez...

Les vedettes peuvent susciter
de faux espoirs chez les jeunes
générations. Pour un seul Zinedine
Zidane, combien d’autres
restent sur la touche! Avec le
sport de compétition on bascule
vite dans l’autre vision du
sport, celle que véhiculent les
médias, la publicité, l’entreprise.
Il ne s’agit plus de loisir
ou de plaisir partagé, mais de
glorification de l’exploit,
d’exaltation mystique du record,
de divinisation de la performance
comme telle. Regardez
les médias: la défaite est
souvent éludée, – notamment à
la TV française! – la victoire toujours
magnifiée! C’est la compétition
à tout prix et le pur business.
J’en ai connu, des copains,
au FC Sion, victimes de
la «loi de la jungle», qui, après
avoir toutes leurs années de
jeunesse consenti à quatre entraînements
par semaine, plus
le match le samedi-dimanche,
se sont vu «piquer» la place de
titulaire par un joueur acheté à
l’extérieur à prix d’or et se sont
retrouvés «gros-Jean-commedevant
», avec des cicatrices et
des ennuis de santé à la clé.
«Hors du sport, pas de salut.»
Oui, mais quand on ne fait pas
partie des élus, que devient-on?

Les «dieux» du stade sont certes
des idoles, mais aussi des exemples.

Sous le double effet de la professionnalisation
et de la médiatisation,
le sport quitte progressivement
la sphère du jeu
pour celle d’un réel dominé par
l’argent. L’enjeu prend alors le
pas sur le jeu. Avec le foot professionnel,
on tombe trop souvent
dans une forme d’idolatrisation
de l’homme. Mais quelles
vedettes faisons-nous admirer
aux jeunes? Lorsqu’on acclame
des joueurs qui gagnent
des centaines de millions de
dollars, n’encourage-t-on pas
un système absolument immoral?

Le sport et le foot sont-ils bons
pour la vie intérieure?

Il y une tendance à spiritualiser
le sport. Certains recherchent
par exemple dans la course à
pied une espèce de préparation
à «l’illumination intérieure».
Pour une société qui cherche
son propre salut sur cette terre,
le bien suprême est la santé, le
plus souvent par le sport...
Comme si la santé du corps suffisait
à combler notre soif de
bonheur. En fait, le sport ne
présente aucune forme de
transcendance, ni culturelle ni
religieuse. L’Esprit est à chercher
ailleurs qu’uniquement
dans l’univers des athlètes. En
proposant l’image d’un
homme nouveau, jeune, musclé,
bronzé et performant, le
sport contribue à renforcer la
mise à l’écart sociale de tous
ceux qui ne répondent pas à ces
canons idéaux. Il donne l’illusion
que la maladie, la douleur
ou la mort pourraient être évacuées
de l’horizon de l’humanité,
mais en fait il est incapable
d’offrir une conception globale
de l’existence humaine et
d’intégrer la finitude et la vulnérabilité
constitutives de cette
dernière.
Le sport n’est pas tout, il
n’est pas Dieu, il n’est pas une
religion. Le langage du sport
s’efface devant la réalité de l’Esprit,
qui le surpasse et le transcende.
«Les premiers sont les
derniers»: Allez appliquer cette
règle dans les compétitions
olympiques ou au Mundial! Elle
ne vaut que pour les JO de l'Amour. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire